Abus sexuel:
OUI, les femmes aussi...

Les hommes n'ont pas le monopole de l'agression sexuelle! Certes, les femmes abuseures sont moins nombreuses. Mais pour être plus insidieux, leurs actes n'en font pas moins de ravages. Or, ils sont souvent jugés avec plus d'indulgence, et le témoignage de leurs victimes, avec moins de sérieux et d'urgence. Résultat: des blessures à vif, le silence destructeur, la solitude. Et la répétition! FEMME lève le voile sur l'un des derniers tabous de notre société: l'abus sexuel au féminin.

Chantal Bertrand

Carole est une amie de la famille Charron. Son enfance a été marquée par la brutalité de son père et son adolescence brisée par le viol que lui a froidement imposé un ancien amoureux. Cette célibataire dans la trentaine - qui ne reste jamais très longtemps avec un homme - est un peu immature, mais bien appréciée de ses amis. Serviable, elle s'offre souvent pour garder les enfants. Le couple Charron est loin de se douter que Carole aime Pascal, leur fils de 14 ans, comme un homme. Et que leur liaison dure déjà depuis quelques mois.

L'initiatrice

Dans cette relation, Carole est une «initiatrice». On désigne ainsi les femmes adultes qui vivent des relations amoureuses ou sexuelles avec des adolescents. Carole est folle de Pascal et a tout mis en oeuvre pour le séduire. C'est elle qui a fait les premiers pas. Pour lui, elle a maigri, s'est acheté de nouveaux vêtements, s'est remise à aller chez le coiffeur et l'esthéticienne. Il est très flatté de ces attentions et de la jalousie de ses amis. Au début, les deux partenaires clandestins vivaient une véritable lune de miel. Mais depuis quelque temps, la confusion s'installe dans le coeur de Pascal. Il éprouve quelque chose qui ressemble fort à un sentiment d'exploitation. Quelque chose d'obscur, qui le mine. Il souhaite rompre mais s'il aborde le sujet, Carole lui fait du chantage émotif, menaçant même de se suicider.

Pascal s'interroge beaucoup sur ce sentiment qui l'étouffe de plus en plus. Il n'y a pas de violence dans leur relation et il éprouve un plaisir physique bien réel. Pourquoi alors se sent-il victime? Carole est belle. Il bande, c'est donc qu'il est d'accord. Il ne comprend pas. Est-ce que ce ne sont pas plutôt les filles qui se font violer?

Carole est loin de se douter du tort qu'elle cause à Pascal. Elle ne voit que la satisfaction physique qu'il éprouve mais ne prend pas en considération les étapes normales qu'un adolescent doit franchir dans son cheminement sexuel. Sortir avec une femme qui possède une voiture et qui peut louer une chambre d'hôtel, se comporter en habitué au restaurant, ce n'est pas de son âge. Persuadée que ses faveurs sexuelles sont une bonne chose, Carole ne se rend pas compte qu'elle risque de perturber grandement les futures relations amoureuses de Pascal. Or, il conservera peut-être de leur liaison un sentiment d'infériorité et une faible estime de soi qui l'empêcheront de s'investir, le temps venu, dans des relations amoureuses d'égal à égale.

Marie-Josée Dubuc, intervenante au Centre jeunesse de Montréal, est catégorique: «La relation entre une adulte et un adolescent est aussi destructrice que celle entre un homme et une jeune fille. Les deux partenaires ne sont pas sur un pied d'égalité. La femme qui profite du corps de l'ado sait exactement comment toucher ses zones érogènes. Le jeune se laisse emporter par le plaisir physique, mais cela ne signifie pas qu'il soit pleinement consentant. Le geste demeure une agression.»

Milieu familial

Pour aider son fils de cinq ans à s'endormir, Isabelle le masturbe devant la télévision. Elle-même n'en retire aucune satisfaction. Elle le fait «pour lui», croit-elle sincèrement. Même chose pour Judith, qui fait l'amour oral à son chérubin de six mois en lui changeant sa couche. Comme de 75 % à 100 % des femmes abuseures, Isabelle et Judith ont elles-mêmes été victimes d'agressions sexuelles dans leur enfance. Leur «nid familial» était un enfer parsemé de coups, de cris de haine et d'actes de négligence. Elles souffrent aujourd'hui de problèmes de personnalité et reproduisent partiellement avec leur enfant, qu'elles aiment pourtant, le seul modèle familial qu'elles aient connu.

Dans une société où les valeurs éclatent, où les gens se cherchent de nouveaux points de repère, il est sécurisant de penser que la mère est naturellement bonne pour l'enfant. Elle constitue un symbole. Et les attentes qu'on place en elle sont grandes. Encore aujourd'hui, l'inceste perpétré par la mère demeure un phénomène presque inconnu, car les professionnels ont longtemps référé les femmes abuseures aux spécialistes en santé mentale plutôt qu'au système juridique.

La plupart des cas d'abus commis par des femmes n'éclatent jamais au grand jour parce qu'ils touchent de jeunes enfants et qu'ils sont plus fréquents dans les familles monoparentales. Or, les enfants dénoncent difficilement une agression venant d'un proche dont ils dépendent. Et comme la majorité des mères accompagnent leur bambin chez le médecin, ces derniers ont du mal à dépister les mauvais traitements dont sont victimes leurs jeunes patients.

Les attouchements se produisent souvent à l'heure du bain, au moment du changement de couche ou de l'habillage. Les mères ont toujours eu plus de latitude quand il s'agit de toucher leurs enfants, car elles ont longtemps été les seules à leur prodiguer les soins corporels. La frontière du «normal» est donc difficile à définir.

L'opinion publique a du mal à croire qu'une femme puisse avoir des comportements sexualisés agressants, qu'elle puisse être violente. On a tendance à penser qu'elle tourne son agressivité contre elle-même ou qu'elle l'extériorise verbalement...

Mais certaines femmes ont de la difficulté à assumer leur rôle de parent. Elles perçoivent leur enfant comme un obstacle dans leur vie ou éprouvent à son égard des sentiments de rivalité. Or, la sexualité peut être une manifestation de colère et d'agressivité. Une étude (Coulborn-Faller, 1995) a ainsi montré que, sur 72 femmes pédophiles, 61 avaient aussi infligé des sévices à leurs enfants.

De mèche avec un homme

L'adolescence de Caroline est un cauchemar empestant l'haleine alcoolisée de son beau-père. Elle n'oubliera jamais le dégoût qui s'emparait d'elle lorsque ses mains la touchaient et la révolte de son corps qui subissait néanmoins ses assauts. Le souvenir de sa mère lui montrant comment faire une belle fellation, en direct sur son homme, la bouleverse encore. Les deux morbides complices ont brisé la vie de Caroline, mais comme c'est souvent le cas dans ce type d'histoire, seul l'homme a été condamné.

Tout le monde se rappelle l'infernale histoire de Karla Homolka et de son conjoint. Ce récit d'horreur, où le couple fou viole et assassine des adolescentes (dont la jeune soeur d'Homolka), a même fait l'objet d'un film insoutenable. Heureusement, ce cas est exceptionnel. Il est rare que les délinquantes sexuelles commettent des abus menant au meurtre. Les études montrent que les femmes qui agissent de pair avec un homme y sont toujours incitées par leur conjoint. La victime est habituellement la fille de l'abuseure. Ce type d'agression n'implique généralement pas de jeunes enfants, mais plutôt des ados.

De victime à bourreau

Pourquoi est-il si fréquent de voir d'anciennes victimes d'abus sexuels devenir agresseures? Élise Bourque, psychothérapeute, précise que la personne violentée s'identifie soit à l'agresseur, soit à la victime, et reproduit inconsciemment plus tard un de ces rôles. Les hommes se glissent plus facilement dans la peau de l'abuseur, car la société les habitue à endosser des rôles de pouvoir. Les femmes, elles, ont plutôt tendance à se cantonner dans un rôle de soumission, par exemple en attirant des hommes fortement dominants ou en devenant escortes. De toute façon, la sexualité d'une ancienne victime est complètement déréglée. Dans tous ses contacts humains, elle voit un rapport de dominant-dominé, lié dans son esprit à la sexualité. Elle ne pourra apprécier un moment intime - comme donner le bain à son enfant - sans chercher à lui prodiguer de l'amour de la seule manière qu'elle connaisse, c'est-à-dire par des attouchements.

Seule une réelle prise de conscience, souvent liée à une thérapie, peut aider ces femmes à sortir de ce cercle vicieux. Il n'est pas rare qu'elles aillent consulter parce qu'elles ont peur d'elles-mêmes. Mme Bourque cite le cas d'une de ses patientes agressée sexuellement entre l'âge de quatre et six ans. À 12 ans, elle abusait à son tour de son jeune frère. Devenue mère, elle craignait d'infliger à ses deux filles les mêmes sévices que ceux qu'elle avait subis pendant son enfance.

En milieu carcéral

«Une fois qu'elles ont été dénoncées, ces femmes avouent assez rapidement leurs actes, explique Monique Tardif, psychologue à l'Institut Philippe Pinel de Montréal. Ce qui est difficile pour elles, c'est de s'en sentir responsables. Elles se retranchent derrière un discours où elles se posent en victimes. Elles ont du mal à admettre qu'elles peuvent entretenir des fantasmes face à la situation, qu'elles ont des pulsions.»

La honte et la peur incitent les femmes incarcérées pour ce type de crime à mentir aux autres détenues sur les causes de leur condamnation. De fausses confessions de prostitution, de vente de drogue ou de vol à l'étalage servent de couverture à la triste réalité. La problématique étant encore mal connue, les thérapeutes ont peu de points de repère pour venir en aide à ces détenues. Et leur faible nombre ne permet pas d'avoir recours aux thérapies de groupe utilisées avec les hommes. L'aide qu'on leur apporte relève donc plus du «cas par cas.»

Le lien entre une mère et ses enfants est indissoluble: on ne peut donc dire à ces derniers qu'ils ne reverront plus leur maman. La plupart du temps, ils sont d'abord «placés» par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) qui, ensuite, leur permet des visites supervisées. Éventuellement, quand un ensemble de facteurs indique qu'ils sont en sécurité, ils peuvent progressivement retourner auprès de leur mère. Il n'y a pas d'études sur les cas de récidive chez ces femmes, mais l'expérience des thérapeutes les porte à croire au succès de leur intervention.

Combien?

Il est difficile d'avoir une idée du nombre de femmes abuseures. De trois à quatre pour cent des délinquants sexuels traités en clinique sont des femmes. Mais des études menées auprès des victimes font plutôt état d'une proportion pouvant aller jusqu'à 15 %. Comme le rapportait le Globe and Mail en 1991, on estime que 500 000 personnes au Canada ont été victimes d'atteinte à la pudeur dans leur enfance. Si 10 % d'entre elles ont été abusées par des femmes, cela signifie qu'environ 50 000 personnes auraient vécu cette situation au pays.

Quoi faire?

Peu importe que l'agresseur soit un homme ou une femme, être victime d'abus sexuel a des répercussions destructrices sur le développement personnel d'un individu. Les blessures mettent des années à cicatriser. Mais il faut cesser de croire que les femmes ne sont que des victimes, et faire comprendre aux enfants et aux adolescents qu'ils ont le droit de se révolter contre une situation dans laquelle ils ne sont pas à l'aise. Un abus reste un abus. Même s'il est plus rare qu'il soit commis par une femme, il faut le signaler afin d'aider le plus grand nombre d'enfants possible.

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