Les nouveaux visages de la prostitution

Les nouveaux visages de la prostitution
Se Prostituer pour survivre
Supporter l'insoutenable
S.O.S. prince charmant
Et les enfants...
S'en sortir
Prostitution et travail sexuel: le client

Art de vivre — En voyant une prostituée, on a toutes pensé un jour ou l'autre: «Mais pourquoi fait-elle ça? Elle pourrait être caissière, femme de ménage ... » Ce n'est pas si simple. On choisit rarement la prostitution. De plus en plus de jeunes filles vivant dans la pauvreté vendent leur corps pour nourrir leur famille. Et puis, quand on n'a jamais l'occasion d'apprendre le respect de soi, changer sa trajectoire devient très difficile.

Marie a son vieux manteau d'hiver sur le dos. Jambes nues, les mains rougies par le froid, des espadrilles de toile percées aux pieds. Aucun maquillage, pas même un trait de rouge à lèvres. Avec un sac d'épicerie posé entre ses jambes, elle attend le client à deux pas de chez elle, dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, un des plus pauvres de Montréal. «Oui, je me "gèle" des fois. Ça aide d'être gelée pour sucer, accotée sur un mur de ciment.»

Guylaine Desjardins est travailleuse de rue dans le quartier de Marie depuis quelques années. «Vient un moment où les filles se persuadent qu'elles ont voulu être prostituées; ça les aide à vivre, de croire qu'elles ont choisi leur condition. Mais on ne choisit pas d'être humiliée, méprisée et abusée. Moi, je ne connais aucune enfant de neuf ans qui rêve d'être prostituée quand elle sera grande!» Ces femmes ressentent de la honte en permanence, et l'une d'elles dira que le plus dur, c'est le regard que les autres femmes portent sur elle quand elles passent en voiture et la voient sur le coin d'un trottoir, attendant le client

Se Prostituer pour survivre

La prostitution dans Hochelaga-Maisonneuve n'a rien à voir avec la prostitution de luxe qu'exercent les "escortes" des beaux quartiers. Celles-là sont rares, il faut s'en rappeler. Elle est différente aussi de la prostitution du centre des grandes métropoles, et différente encore de celle des bars en province. Chacune d'elles a ses caractéristiques, ses codes, ses modes de vie.

Dans les quartiers pauvres, c'est souvent le conjoint qui fait office de souteneur. Les filles des réseaux organisés du Centre-ville fonctionnent dans un système plus hiérarchisé, avec un souteneur pour plusieurs filles, auquel elles doivent remettre une bonne partie de leur argent.

Dans les campagnes comme dans les quartiers pauvres, la prostitution est plus sporadique: «On fait des clients quand l'argent manque.» La plupart gardent l'argent pour elles; parfois pour de la drogue, ou tout simplement pour le souper des enfants.

Au Centre-ville, une fellation peut coûter 20$, une relation complète 75$. Dans les quartiers pauvres, les tarifs descendent à 10$ et 50$ pour les mêmes services. Personne ne devient riche avec la prostitution, sauf les souteneurs, bien sûr. Dans les réseaux, l'argent gagné par les filles couvre à peine leurs besoins de base; le souteneur récupère une très grande partie des gains. Pour Louise, une femme prostituée du Centre-ville, une fois soustrait le montant utilisé pour la drogue et les vêtements, il lui reste environ 400 $ par semaine. «La dope est nécessaire. On peut pas faire ça à froid. C'est comme un outil de travail; comme le vendeur a besoin de sa valise d'échantillons.»

Ces femmes se prostituent-elles pour se droguer ou se droguent-elles pour se prostituer? Personne ne peut répondre à cette question, pas même les femmes elles-mêmes.

Supporter l'insoutenable

Dans les quartiers défavorisés, il n'est pas rare de voir des jeunes filles commencer à se prostituer dès l'âge de 13 ans. C'est le cas de Caroline, 16 ans, qui a fait son premier client il y a plus de deux ans. «Ma mère avait besoin d'argent et moi aussi. Personne ne m'a demandé de le faire, mais je savais bien que je pouvais faire ça. C'est moins pire que voler.» Caroline a trois frères plus jeunes qu'elle et bien souvent, il n'y a rien à manger sur la table. Son, père est parti quand elle avait neuf ans, après avoir abusé d'elle pendant cinq ans.

Elle a dû abandonner l'école tranquillement, et maintenant, elle n'y va plus du tout: il faut que l'argent rentre. Elle a bien réussi à trouver une job de caissière à l'épicerie du coin, mais le patron l'a renvoyée pour embaucher sa nièce. Pas de boulot pour Caroline, pas d'instruction. On lui a appris que les pauvres restent pauvres. Parce qu'elle a été abusée et violentée quand elle était enfant, elle pense que son corps ne vaut rien, que sa vie est peu de chose. Avant que la seringue s'enfonce dans son bras, elle ne prend même pas la peine de le désinfecter: pour quoi faire?

Tout le monde lui passe dessus, elle a reçu tellement de taloches qu'elle ne peut plus les compter. Aujourd'hui, ce sont ses clients qui la brutalisent: on la pousse, on la pince, on lui enfonce un pénis si profondément dans la gorge qu'elle croit bien étouffer, on la pénètre si violemment que sans la petite poudre blanche, elle n'arriverait pas à éponger le sang qui coule dans sa petite culotte et qui descend sur ses cuisses comme les griffures de la vie. Elle a presque oublié qu'elle adorait les mathématiques et le ballon-chasseur. Et personne n'est là pour le lui rappeler.

Elle voudrait des enfants et une petite famille. Elle fait de son mieux pour vivre la vie qui se dessine devant elle, mais ce sont d'autres personnes qui tiennent le crayon.

S.O.S. prince charmant

Louise et Marie, comme toutes les autres, rêvent du jour où elles n'auront plus besoin de se prostituer. Elles lisent les mêmes magazines que nous, regardent les mêmes émissions de télé, ont les mêmes espérances. Elles veulent une famille, des enfants. Elles veulent la paix et le bonheur pour que leurs filles n'aient jamais à se prostituer. Mais la vie les a fait naîÎtre dans la pauvreté et la misère. Elles n'ont connu que des échecs et se trouvent nulles, totalement nulles. Et comme beaucoup d'entre nous, elles attendent, elles aussi, le prince charmant qui les délivrera de leur mauvais sort. Un homme qui les aimera et qui prendra soin d'elles et de leurs enfants. Un homme bon qui ne les frappera pas et qui ne les humiliera pas.

Louise, Marie et les autres espèrent secrètement qu'un client leur offre un jour de s'enfuir loin de l'enfer pour une vie meilleure. «Je sais bien que c'est un rêve, répond Marie. Mais ça me fait du bien d'y penser. Tu dois bien rêver, toi aussi!» En attendant, elles paient leur loyer, s'engueulent avec un proprio trop chiche pour chauffer avant le mois de novembre, courent les buanderies pour laver leur linge, retournent travailler trois semaines après l'accouchement. Et quand un client plus gentil que les autres leur dit «T'es belle», ça leur donne juste assez d'énergie pour finir la journée. «Tes espérances doivent être validées par quelqu'un dans ton entourage, explique Guylaine Desjardins. Sinon, elles meurent tout doucement au fond de toi. Pour ces filles, il n'y a pas beaucoup de monde pour les aider à entretenir leurs espérances, à ne pas les abandonner.»

Et les enfants...

Marthe, elle, a 24 ans et deux petits trésors de six et quatre ans dont elle sort les photos froissées. Elle fait le Centre-ville six soirs par semaine. Le Comité de protection de la jeunesse (anciennement la DPJ) lui a retiré la garde de ses enfants il y a trois ans. «Ce que j'aimerais le plus au monde, c'est les avoir à nouveau avec moi, pour de bon.» Elle les adore mais la famille d'accueil qui s'en occupe habite Saint-Jovite, et Marthe n'a pas d'auto. Elle ne les voit presque jamais. Plus ça va, plus les contacts avec eux sont difficiles. «Ils changent et je ne suis pas là. Je ne les vois pas grandir. Plus ça va, moins on se connaît.» Les deux petits garçons ont une bonne famille d'accueil, mais quand il est question de leur mère, tout le monde là-bas baisse le ton et les yeux. On ne leur a jamais dit que leur mère les aimait, qu'elle était gentille et qu'elle s'ennuyait beaucoup d'eux; tout simplement parce qu'on pense qu'une prostituée est nécessairement une mauvaise mère. On leur dit que leur mère est en difficulté, qu'elle ne peut pas s'occuper d'eux. Tout cela est vrai, mais on oublie de leur dire tout le reste: que pas un jour ne passe sans que leurs petits visages ne traversent le coeur de cette femme.

Presque toutes les mères qui se prostituent connaissent bien cette souffrance, et selon Guylaine Desjardins, travailleuse de rue, rares sont celles qui retrouveront leurs enfants «pour de bon». «Pour les récupérer, elles doivent faire la preuve qu'elles ont cessé de se prostituer et de consommer, explique Guylaine. Mais c'est pratiquement impossible pour ces femmes. On ne peut pas leur dire simplement d'arrêter la prostitution si on n'a pas de meilleures solutions à leur proposer. Qu'est-ce qu'elle fera si elle cesse de se prostituer? Elle se retrouvera plus pauvre encore, sans ressources et avec pas plus de moyens qu'avant.» Il faudrait qu'elles puissent trouver un endroit où leurs enfants soient en sécurité. Pourquoi pas des garderies de nuit qui s'occuperaient d'eux pendant qu'elles font leur travail? Cela leur éviterait d'avoir à les enfermer dans une pièce pour ne pas qu'ils se blessent, en espérant qu'aucun incendie ne se déclare.

«Leur consommation de drogue est la plupart du temps sporadique, explique la travailleuse de rue; elles partent "sur le party" pendant un, deux, trois jours. Si elles avaient une place sûre pour y laisser leurs enfants pendant que la vapeur sort, peut-être cela leur permettrait-il d'assumer leurs responsabilités de mère le reste du temps.» On peut être choquée d'entendre des choses pareilles, mais il faut avouer qu'aucun mode de répression envers la prostitution n'a démontré une quelconque efficacité. Les criminaliser, les mettre à l'amende, leur enlever leurs enfants, rien n'a vraiment réussi à empêcher les femmes de se prostituer. Peut-être vaudrait-il mieux écouter les suggestions des travailleurs qui côtoient ces femmes, les soutiennent et tentent de trouver avec elles d'autres solutions que la prostitution. Des solutions qui ne les rendront pas plus vulnérables qu'elles ne le sont déjà. Et il y en a.

S'en sortir

On voudrait qu'elles s'en sortent. On voudrait surtout qu'elles arrêtent de se prostituer, mais on oublie qu'elles doivent suivre un long chemin pour y arriver. Arrêter de se prostituer, c'est l'objectif, le bout de la route, et non pas le moyen. Ces femmes font face à une pauvreté extrême, à un isolement terrible et à beaucoup de violence verbale et physique. Selon Guylaine Desjardins, elles doivent d'abord reconquérir un peu de pouvoir sur leur vie avant même d'envisager d'arrêter la prostitution.

commencer par reconquérir du pouvoir sur leur propre corps. Le jour où elles commencent à se désinfecter le bras avant d'y enfoncer l'aiguille, pour moi, c'est un grand jour. C'est le signe qu'elles commencent à prendre un tout petit peu soin d'elles. Ensuite, elles apprennent à dire non, ce qui est déjà difficile pour n'importe quelle femme, mais qui devient un exploit pour celles-là. Non, je ne fais rien sans condom; non, je ne te donne pas le 20 $ que je viens de faire; non, je ne reste pas là à me faire "tapocher". On voudrait qu'elles arrêtent de consommer de la drogue mais on oublie qu'à froid, leur vie sera un enfer. Les autres femmes peuvent toujours compter sur une amie qui les appuie, qui prend les enfants un après-midi, mais les prostituées n'ont dans leur entourage que des femmes aussi malprises qu'elles. Certaines d'entre nous peuvent consulter un psychothérapeute et recoller longuement les morceaux de leur enfance. Mais ces femmes-là n'ont pas les moyens financiers de faire une thérapie qui les soulagerait et qui leur donnerait d'autres outils pour l'avenir. Elles ne sont pas perçues comme des femmes qui ont besoin d'aide, mais comme des criminelles, parce que la prostitution est un délit. Il ne reste que les travailleurs de rue, les intervenants communautaires et les très rares travailleurs sociaux qui s'inquiètent de leur sort. Ces gens les aident, les valorisent comme personne et leur permettent de réaliser de tout petits objectifs, en attendant d'atteindre la liberté. Et un jour, ces femmes apprendront à se faire de la soupe, juste parce que la soupe, ça fait du bien.

source: http://www.canoe.qc.ca/ArtdevivreSociete/aou14_prostitution.html

Prostitution et travail sexuel: le client

Par: Daniel Welzer-Lang

Contribution au premier séminaire sur le travail sexuel en janvier 2001

Quand on aborde la prostitution, la question des clients embarrasse… Judiciarisé en Suède, pourchassé au Québec par des policier-e-s leurres, diabolisé dans beaucoup de pays, le client semble être le grand inconnu du commerce du sexe (voir toutes les publications des associations abolitionnistes à tendance miséralibiliste et/ou judéo-chrétienne). Et régulièrement, de colloques en réunions, j'entends "qu'«on» ne sait rien des clients". J'aimerais interroger cette méconnaissance.

Première remarque : ce «on» ignorant et neutre est contre-productif puisqu'il permet d'occulter le fait que la connaissance en la matière est fonction d'une socialisation sexuée : Les hommes, comme dominants, savent…
Les hommes, les humains socialisés en mâles dominants par et dans les rapports sociaux de sexe, savent qui et comment sont les clients. Dès la prime enfance, à travers les revues pornographiques achetées ou volées, les jeunes mâles apprennent que l'on peut fantasmer, s'exciter seul ou en groupe devant des figures de femmes, et que ces figures, ces représentations de personnes réelles (payées pour cela, mais les jeunes n'en ont pas toujours conscience) sont disponibles à leurs scripts sexuels. De plus, ces images, de par leurs poses, les propos ou scenarii sexuels qu'on leur prête, aident à structurer un imaginaire sexuel. Le client, en achetant ces revues achète aussi le droit d'imaginer leur possession sexuelle.
La question du type d'imaginaire ne nous intéresse pas ici. Mais on retiendra qu'à travers cette socialisation pornographique les mâles apprennent à dissocier affects (produits de la rencontre entre deux personnes et des liens sociaux créés) et excitation sexuelle. On peut, et dans la maison-des-hommes (Welzer-Lang, 1994, 2000) on doit, être excité par les figures représentant des femmes disponibles à la sexualité du consommateur. Et cette sollicitation à la dissociation est renforcée par l'ensemble de nos mass-médias qui, à longueur de temps, nous signalent la "beauté" des femmes présentes sur les plateaux de TV, dans les films, les pubs…
Remarquons qu'en même temps que les mâles sont socialisés en clients, ils le sont dans un paradigme hétéronormatif où l'objet de désir est centré sur les femmes, leur pénétration ; ce qui dans l'idéel masculin signifie possession et soumission. Hétéronormativité intégrée au sein d'un fort vécu homosocial, notamment quand les jeunes regardent la porno en groupe de mâles, excluant la plupart du temps les filles de ces jeux. Jean-Jean (2000) explique les difficultés qu'ont, par la suite, les hommes qui aiment les hommes à investir toute leur sexualité ; comment les homosexuels ou les bisexuels doivent se débrouiller seuls pour traduire la socialisation masculine hétérocentrée dans leurs goûts sexuels.

Plus tard, tout mâle sait qu'il peut, pour une somme modique, louer ou acheter les services sexuels d'une femme, d'un homme, ou d'un transgenre. Quand on observe les mâles en bandes qui rodent autour des personnes prostituées, on retrouve au sein de leur groupe cette ambiance homosociale particulière : ils chassent !
Seulement le secret qui lie les dominants entre eux (Godelier, 1982, Mathieu, 1985, Welzer-Lang, 2000) leur demande le silence. Dans un système viriarcal, à domination masculine, la sexualité extraconjugale de l'homme n'est aucunement contradictoire avec le contrat de fidélité du mariage.

C'est la définition asymétrique de la fidélité qui divise hommes et femmes et sur laquelle se fixe une partie du secret. Pour les femmes, la fidélité inclue leur non-accès à d'autres types de sexualité. Quelles qu'en soient les formes : récréatives, ou investies socialement. Et les hommes contrôlent, notamment par l'enfermement domestique, la violence et la jalousie, l'exclusivité d'usage de leur compagne. Quant à eux, ils sont fidèles au « contrat » de mariage, c'est-à-dire qu'ils n'investissent pas affectivement, ou peu, leurs autres formes de sexualité. En tous cas, les hommes (fidèles) privilégient la vie sociale, affective, reproductive avec leur compagne légitime. Les définitions différentes de l'amour encadrent le secret des hommes : tout-en-un pour les femmes [le même homme — tel un prince charmant — doit être un bon père, un bon mari et un bon amant] et division des femmes en plusieurs types pour les hommes [la compagne légitime affectée au domestique, et les salopes (que l'on ne paie pas) ou les putains (que l'on doit payer) affectées à la sexualité].

Bref, l'homme ordinaire sait qui sont les clients dans la mesure où il l'est lui-même, au moins potentiellement. Toutefois, ce fait ne peut être dévoilé aux non-hommes, aux dominées (les femmes), sous peine de perdre les bénéfices attribués socialement aux hommes dans le cadre de leur appropriation individuelle d'une compagne. Les épouses doivent croire que leur homme est différent des autres : les clients.


Les personnes qui travaillent dans le commerce du sexe,

— celles qui vendent (ou louent) des services sexuels tarifés à l'acte, ou à temps limité,
— celles qui, quelle que soit leur activité professionnelle (métiers de l'hôtellerie, de services, etc.), travaillent dans des sphères où se louent ou se vendent des formes de sexualité tarifées, que le tarif concerne l'accès individualisé à un-e travailleur/travailleuse du sexe ou à une installation favorisant la rencontre sexuelle présumée alors gratuite et volontaire,

… savent aussi qui sont les clients. Mais, on ne les écoute pas.

La morale participe à l'éviction des droits de citoyenneté des personnes prostituées. En particulier, en France, en Europe, quand ces personnes parlent, leur propos sont systématiquement mis en doute. Comme si derrière chaque prostitué-e se cachait un proxénète. Non seulement le stigmate affecté aux prostitué-e-s contribue à leur isolement social, donc à leur disponibilité pour les clients, mais le fait que les femmes prostituées revendiquent aujourd'hui leur indépendance est systématiquement interprété comme une forme de déni: "Plus tu dis que tu es libre, moins tu peux l'être en réalité", pensent certaines personnes. Et cette position est souvent le fait de ces mêmes femmes des classes moyennes et supérieures (et évidemment de leurs pairs masculins), influencées par la morale chrétienne, qui présentent par ailleurs le client comme atteint d'une « pathologie » particulière dont serait épargnés les hommes «normaux» (et en particulier leurs époux). Que la Police des mœurs (Lyon/FR3/juin 2000) explique qu'aujourd'hui, en dehors des femmes trafiquées, seules 10% des femmes sont maquées, que les chercheure-e-s et les personnes prostituées disent la même chose ne sert à rien. Face aux recherches empiriques, aux comptages policiers, les abolitionnistes miséralibilistes opposent leur Morale.
Remarquons par ailleurs que la stigmatisation des travailleuses du sexe semble proportionnelle à leur paupérisation. Paupérisation que l'on voit croissante avec l'arrivée des femmes provenant des pays pauvres, et donc la baisse des prix des prestations liée à la loi de l'offre et de la demande.

Quant aux autres personnes qui travaillent dans le commerce du sexe, celles qui affichent un métier plus ordinaire, c'est-à-dire moins stigmatisé, l'effet de stigmate associé à la prostitution et au commerce du sexe les pousse tout de même à la discrétion. Bien sûr qu'être serveur/serveuse dans un restaurant échangiste, là où l'on sert les plats au milieu de jeux sexuels divers, gérant d'un sauna, barman dans un bar lié à la prostitution, etc., implique une certaine connaissance de ce que sont les clients. Mais pour ne pas subir les effets de stigmate, on se tait.
Toujours est-il que dans les "«on» ne sait pas", ce ne sont pas non plus les personnes qui travaillent dans le commerce du sexe qui parlent.


Les clients du travail sexuel et du commerce du sexe sont très majoritairement des hommes ! Et des hommes ordinaires, au sens où ce sont des personnes normalement socialisées en hommes.
On peut être client de deux manières qu'il me semble intéressant de discuter. On m'excusera au préalable de refuser de limiter mon analyse aux seuls clients qui s'affichent hétérosexuels. Dans l'analyse sociologique des hommes et du masculin, les hommes qui aiment les hommes, les hommes qui ont des sexualités avec d'autres hommes, sont aussi des personnes à part entière, et des hommes. Le mépris sexiste, homophobe et hétérocentré ne devrait pas avoir de place dans une démocratie comme la nôtre. Même si la morale a du mal à intégrer ces formes de sexualité, contribuant à l'isolement et à la stigmatisation des homosexuel-le-s ; parfois même en contribuant au suicide des jeunes gais (Dorais, 2000).

Deux types de clients existent :
— ceux qui paient une personne
— ceux qui paient une structure commerciale qui met à la disposition des clients des personnes et/ou des installations pour l'exercice des sexualités récréatives tarifées .

Dans les deux cas, on observe la mise en place d'une dissociation entre vie domestique et vie sexuelle. Par rapidité, j'ai parfois décrit cette dissociation comme une division entre affectif et sexuel. L'affectif serait réservé aux compagnes légitimes — non tarifées à l'acte mais dont la sexualité est intégrée au « contrat » d'union — et distinct du sexuel vécu dans le commerce du sexe. A l'écoute des clients, des personnes prostituées, il faut modérer cette présentation. Quand un client fréquente la même femme prostituée depuis (très) longtemps, comme dans tous les échanges commerciaux réguliers et en particulier les métiers qui « touchent » le corps, on observe des interactions, des discussions qui ne concernent pas exclusivement la sexualité, mais aussi la vie quotidienne : du choix d'une nouvelle voiture à l'état de santé des enfants, avec parfois l'échange de conseils (Tabet, 1987). Bref, du lien social et parfois du sentiment, visibles dans les marques d'affection qu'apportent souvent le « client fidèle». Les relations ponctuelles, celles vécues par exemple dans le commerce du sexe multisexuel (saunas gais ou commerces dit échangistes) ne sont pas non plus systématiquement dénuées d'affects. L'affectif est lié au lien social, aux relations entre les gens et à l'ensemble des émotions que créent les relations humaines. De fait, nos observations tout comme le discours des hommes concernés infirment le fait que l'affectif soit obligatoirement associé à une relation longue.
Ainsi, quand des hommes relatent leurs rencontres sexuelles avec des inconnu-e-s, par exemple dans un sauna, ils expriment leurs plaisirs à donner, à offrir du plaisir à l'autre ou aux autres, à accepter et recevoir le plaisir de l'autre ou des autres ; quand ces plaisirs altruistes s'étendent au groupe présent dans une émotion et une joie collectives, les hommes, les clients, montrent des signes évidents de dépassement du seul interêt égoïste ou égocentré. La magie de se laisser aller à donner/recevoir, à accepter l'autre comme il/elle est, l'échange émotif intense qui signe un dépassement de soi ne sont pas l'apanage des relations liées au commerce. On les trouve aussi dans les relations amoureuses de longue durée. Ou dans certaines interactions que décrivent des prostitué-e-s qui, comme tout-e salarié-e et travailleur/euses peuvent prendre, parfois, dépendant des conditions, du plaisir au travail. Mais là encore qu'une personne prostituée ose dire le plaisir à travailler, à accueillir un client, à échanger avec lui, représente un danger dans les découpages hétéronormatifs entre domestique et extra-conjugal. Le discours moraliste aime développer l'image misérabiliste de la pute au grand cœur, surexploitée, une image qui corresponde à la place sociale qu'on leur assigne, au stigmates associés à la prostitution.


Aujourd'hui les débats, les critiques et les discours sur les clients sont centrés sur les relations prostitué-e-s (et souvent prostitué-e-s de rue) / clients. Pour certaines personnes, le fait de payer pour un rapport sexuel serait une forme d'exploitation, d'oppression, voire même dans certains discours excessifs une forme légalisée d'abus sexuel.
Le fait de payer une personne revient-il ipso-facto à l'exploiter ? Le fait de payer une structure commerciale est-il différent ?
Ne devrions-nous pas, à propos du débat sur les clients :
— Dépasser l'apparente non-connaissance pour engager un débat plus global sur les sexualités récréatives et le rapport au personnel chargé d'y répondre, d'une manière ou d'une autre, que ce personnel soit payé à l'acte ou au temps ? Qu'en est-il de l'exploitation et du travail, y compris en termes marxiens ; des souffrances au travail, pour reprendre l'expression de Dejours (1998) ?
Approfondir le croisement entre problématique des rapports sociaux de sexe et commerce du sexe. En quoi le fait, pour une femme ou un homme de vendre ses services directement est différent du fait de les vendre à travers un contrat de travail où un-e intermédiaire (souvent des hommes) tirent des bénéfices de la prestation ? Quelles perceptions différentes en a le client ? Pourquoi certaines personnes, clients ou non, veulent à tout prix empêcher les femmes de tirer directement bénéfice de leur travail, et d'autre part ne disent rien sur les hommes prostitués ? Qu'en est-il des rapports sociaux de sexe dans les rapports intra-genre, entre hommes, entre prostitués, travailleurs du sexe et clients, entre dominants ? Les travailleurs et travailleuses du sexe ne sont-ils/elles pas aussi parfois client-e-s ? Quelles sont les perceptions des places sociales des un-e-s et des autres ?

Annoncer comme le propose Alain Lipietz que «Certes plus de 30% des personnes prostituées en France sont des hommes, mais, comme le remarque Daniel Welzer-Lang, " ces hommes sont utilisés comme des femmes ". Le système prostitutionnel reproduit en le poussant à l'extrême le rapport global de domination des hommes sur les femmes, c'est-à-dire qu'il en est à la fois le reflet, la conséquence, mais aussi un exemple, une école de ce que les hommes peuvent attendre des femmes» (2000) est un raccourci peu heuristique. En tous cas, cette affirmation, juste en soi, n'ouvre pas le débat sur les rapports sociaux de sexe vécus au sein même du commerce du sexe. Débat qu'il me semble important de réouvrir. Pour notre part, nous avons montré les différences entre femmes et hommes prostitué-e-s sur le trottoir, comment l'asymétrie de leur position sociale (en tant que femme ou homme) détermine non seulement leurs discours, mais influe aussi sur leurs conditions de travail, l'exposition aux risques de proxénétisme, les violences subies ; ce qui ne doit en rien faire oublier les agressions homophobes observées journellement. Il reste à prolonger cette analyse à tous les autres aspects du commerce du sexe. Ainsi l'exemple des strip-teaseurs et strip-teaseuses aperçu-e-s dans les salons de l'érotisme (et ce ne sont pas les seul-e-s) me semble important à approfondir.

Rappelons nous de ce qu'écrivait Maurice Goldelier : «Tout se passe comme si la sexualité était constamment appelée à occuper tous les lieux de la société, à servir de langage pour exprimer, de raison pour légitimer des réalités dont les fondements ne relèvent pas, ou pas principalement, de son ordre» (1995: 13). Observer la sexualité à travers le prisme du commerce du sexe et du travail sexuel semble — le séminaire l'a confirmé — riche d'informations et de nouvelles manières de problématiser la question des sexualités. Bien-sûr, il faut déterminer en quoi le travail sexuel, le commerce du sexe, sont des miroirs des autres rapports sociaux de sexe vécus par ailleurs, hors de la sexualité. Ainsi, ne pourrions-nous pas à cette occasion commencer à évoquer les mobilités sociales descendantes des hommes (Welzer-Lang, 1999) ou les masculinités subordonnées (Connell, 2000) pour expliciter comment des hommes deviennent prostitués ?

La notion de travail sexuel elle-même nécessite d'être exploitée plus avant. Nous qualifions par exemple de travail sexuel les prestations des femmes strip-teaseuses sur internet. Elles offrent un service qui s'inscrit dans la sexualité des clients. Pourquoi alors ne pas dérouler cette analyse pour questionner la sexualité elle-même, du moins sa définition théorique ? Les échanges dans les chats, les serveurs de dragues sont souvent analysés comme du «fantasme», alors conçu comme sphère isolée des expériences corporelles et émotives. En fait, notre approche en terme de commerce sexuel permet de dépasser cette opposition simpliste entre fantasmes et sexe proprement dit ; opposition dans l'aquelle l'acte sexuel typique, ou représentatif, est celui de pénétration : représentation elle-même fortement influencée par la logique reproductive hétérocentrée (religieuse ET d'Etat).


D'autres questions restent à poser…
Quelques mots sur la question du proxénétisme, cette forme particulière d'oppression, de dépendance dans laquelle un mélange de violences — et parfois d'affects ou d'amour — une femme se trouve obligée de verser tout ou partie de ses gains à un homme ou un réseau d'hommes. Sans doute les lois sur les violences sexistes, la législation qui montre les seuils de tolérance à la violence faite aux femmes, englobent-elles cette forme de relation oppressive. Et l'expérience montre qu'aider les femmes (et quelques rares hommes) à se libérer de l'emprise de ces négriers modernes nécessite un dispositif spécifique, une loi contre le proxénétisme. Notamment parce que les (ex)macs affirment eux-aussi avoir renoncé à leur activité à cause du risque pénal encouru.
Toutefois, là aussi le sens commun, peut produire des effets pervers. Qui vivrait sans amour ? Les prostitué-e-s pas plus que les autres ! Alors, d'autres questions se posent : tout homme qui vit une relation avec une personne prostituée est-il un proxénète ? Méfions nous d'une loi qui, sous prétexte d'aider la libre circulation des personnes, leur non-dépendance à un système mafieux, les contraint à l'isolement et in fine à la dépendance des macs et réseaux cachés.
De plus, le fait d'être contraint-e de donner son salaire, les produits de son travail à un homme, ne se limite pas à la prostitution. Faut-il considérer tous les hommes mariés dominants, ceux qui s'attribuent et s'approprient les produits du travail domestique des femmes (mais aussi les services sexuels), ceux qui captent tout ou partie du salaire de leur conjointe… comme des maquereaux ? En quoi le proxénétisme se distingue-t-il du mariage traditionnel ? Et qui décide que la situation est différente ? Les hommes qui légifèrent, ceux qui sont chargés de faire appliquer les lois ?

Que dire aussi des structures commerciales, des sociétés qui embauchent les femmes, souvent jeunes, dans les services de téléphone rose et autres services télématiques ? Les femmes travaillent, vendent du service sexuel aux client-e-s par l'intermédiaire de leur voix, de leurs mots, de leurs scripts sexuels. Les responsables de ces services captent là-aussi une partie des ressources payées pour un service sexuel. Sont-ils proxénètes ? Avons-nous à faire à une forme (nouvelle) de proxénétisme industriel ? Que dire alors des Télecoms qui prennent leur pourcentage sur ce travail sexuel ?

On le voit, le débat ne fait que commencer…

Toulouse, janvier 2000.







Bibliographie

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- Dejours Christophe, 1998, Souffrance en France, la banalisation des l'injustice sociale, Paris, Seuil.
- Dorais Michel, 2000, Mort ou fif; Contextes et mobiles de tentatives de suicide chez les adolescents et jeunes homosexuels ou identifiés comme tels, Québec, CRSC (Centre de recherche sur les services communautaires), Gai Ecoute.
- Douglas M., 1971, édition originale 1967, De la souillure. Essai sur les notions de pollution et de tabous, Paris, Maspéro.
- Godelier Maurice, 1982, La production des Grands Hommes, Paris, Fayard, réédition en 1996.
Godelier Maurice, 1995, «Qu'est-ce qu'un acte sexuel?» in Revue Internationale de psychopathalogie, n° 19, pp. 351-382.
- Jean-Jean, 2000, « La cave des tantes » in D. Welzer-Lang (sous la dir) Nouvelles approches des hommes et du masculin, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, 187-192.
- Lipietz Alain, 2000, liste de débats sur les Etats Généraux mise en place par les Verts, en date du 17/9/2000.
- Mathieu Nicole-Claude, 1985, "Quand céder n'est pas consentir, des déterminants matériels et psychiques de la conscience dominée des femmes, et de quelques-unes de leurs interprétations en ethnologie" in L'Arraisonnement des Femmes, essais en anthropologie des sexes, Paris, E.H.E.S.S, pp. 169-245.
- Tabet Paola, 1987, « Du don au tarif », in Les Temps modernes, n° 490.
- Tabet Paola, 1987, « Du don au tarif », in Les Temps modernes, n° 490.
- Welzer-Lang, Daniel, 1999, Et les hommes ?, Etudier les hommes pour comprendre les changements des rapports sociaux de sexe, Habilitation à Diriger les Recherches, Université Toulouse-2 Le Mirail.
- Welzer-Lang, Daniel, 2000, « Pour une approche proféministe non homophobe des hommes et du masculin » in D. Welzer-Lang (sous la dir) Nouvelles approches des hommes et du masculin, op. cit., 109-138.
- Welzer-Lang, Daniel.(1994) L'homophobie, la face cachée du masculin, in D. - Welzer-Lang, P-J. Dutey, M. Dorais : La peur de l'autre en soi, du sexisme à l'homophobie, Montréal, V.L.B, pp 13-92.

source: http://www.multisexualites-et-sida.org/yapasque/client.html




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